La Corse

La Corse : « Cette île est habitée par des barbares qui ont une langue étrange et difficile à comprendre ! » Cette constatation des marins grecs de l’Antiquité qui croisent au large des côtes montre déjà l’intérêt que porteront à la Corse, tout au long de son histoire, les peuples, les royaumes et les gouvernement de l’Europe.  Le Corse est en effet une langue, qui sera plus tard un peu Italianisée par l’influence toscane et la longue présence génoise. C’est un idiome qui a évolué dans son vocabulaire mais pas dans sa syntaxe. Les chants traditionnels, proches des mélopées arabes et du chant grégorien reflètent les luttes du passé et la rudesse des mœurs.

Depuis l’Antiquité de nombreuses tribus vivent recluses dans l’épaisse forêt vierge de la montagne corse. Ces tribus sont regroupées en communautés villageoises et pastorales. La communauté est propriétaire du sol sans partage et relève du groupement de villages : « la Piève ». Ces coutumes locales sont puissantes et l’autorité centrale, quelle qu’elle soit, n’est pas acceptée et demeure d’ailleurs bien souvent impuissante.

Au XIIIème siècle la population est essentiellement composée de pasteurs transhumants et de quelques sédentaires appartenant à une seigneurie. Les seigneurs sont souvent favorables à l’autorité établie, tant qu’elle ne menace pas leurs privilèges. Après la défaite des pisans, les génois s’installent durablement en corse. La pays vit alors dans ce que l’on pourrait appeler la paix Génoise. Les guerres ont accumulé beaucoup de ruines et les barbaresques continuent leurs ravages dans la plaine nourricière abandonnée aux pirates et à la malaria. La république de Gênes s’attache à une oeuvre d’apaisement et de réorganisation. L’amnistie est généralisée, les fiefs sont restitués. Cela n’empêche pas le développement de rivalités et luttes intestines menant le pays à l’anarchie.

Novembre 1729, de la piève du Bozziu entre en rébellion contre les collecteurs de taxes génoises.  les premiers chefs de la révolte vont tisser le bandeau blanc des libertés. C’est une véritable flambée d’émeutes populaires qui gagne peu à peu toutes les communautés voisines.

1730, la Castagniccia et la Casinca prennent les armes. Elles mettent à sac Bastia. Le soulèvement s’étend sous la conduite d’Andrea Ceccaldi, de Luigi Giafferi, de l’Abbé Raffaelli et de Jean-Pierre Gaffori.

1731, le mouvement réuni en consulte au couvent d’Orezza affirme la légitimité du soulèvement populaire et le droit à l’émancipation. Rapidement, les places Génoises de Bastia, Calvi et Ajaccio sont en état de siège permanent.

1734, après plusieurs période de retour au calme les insurrections reprennent, notamment dans le Rustinu où Hyacinte Paoli est pourchassé par les génois.  Corte, la grande ville du centre est aux mains des insurgés.

Janvier 1735, la consulte d’Orezza aboutit à la première proclamation de l’indépendance, un projet de constitution est rédigé, le pouvoir exécutif est confié à trois primats du Royaume de Corse : Hyacinte Paoli, luigi Giafferi et Andréa Ceccaldi.

La République de Gênes ne peut accepter cet affront et organise de nombreuses représailles dans le pays et organise le blocus de l’Ile.

1736, la révolte s’essouffle. Le 15 avril, le baron Théodore de Neuhoff débarque à Aléria. Il soutient avec ses hommes et sa fortune la cause de la Corse. Il est alors sacré roi de Corse. Son  règne sera éphémère, il se terminera en novembre de la même année. Mais il a donné un souffle nouveau à la révolte et offert à la Corse son emblème. La tête de maure regarde à droite, le bandeau blanc est parfois sur les yeux, et l’oreille porte l’anneau de l’esclavage.

1738, les primats du Royaume sont capturés et exilés à Naples. Pascal Paoli n’a que 14 ans et quitte son sol natal pour suivre son père en exil.

Jusqu’en 1755, les jacqueries, les insurrections, les coups de force harcèlent les autorités génoises.

L’île s’agite, un courant profond la traverse. Une conscience collective est en marche. La Corse lutte contre Gênes à visage découvert, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Avril 1755, les chefs rappellent en Corse le fils de Hyacinthe Paoli, il est officier du roi de Naples. Il a trente ans, c’est Pascal Paoli.

Né à Morosaglia au cœur de la montagne corse, Pascal Paoli revient avec enthousiasme au pays natal. Exilé à Naples avec son père depuis plus de quinze ans il y avait reçu une solide instruction aussi bien de culture classique que de théories modernes, celles notamment des philosophes français. Les intellectuels européens voient en lui un véritable démocrate, fondateur d’un véritable esprit démocratique et considéré comme le fils des Lumières il sera très lié à Jean Jacques Rousseau, James Boswell ou encore  Voltaire.

Son attachement à la Corse qu'il a quittée à l’âge de quatorze ans le rend très attentif aux affaires de son île .

Le 15 juillet, il est élu Général de la nation par la consulte de San Antonio de Casabianca. Dès le mois de novembre, Pascal Paoli réunit une nouvelle consulte qui fixe la  règle à suivre dans l’avenir en jetant les bases d’une constitution nouvelle.

Cette constitution dont les bases furent jetées par les primats du Royaume et longtemps murie par Pascal Paoli sera finalement rédigée par Jean-Jacques Rousseau. « Corses ! Faites silence. Je vais parler au nom de tous. Que ceux qui ,ne consentiront pas s’éloignent. Et que ceux qui consentiront lèvent la main. Tout enfant né dans l’île sera citoyen et membre de la république quand il aura l’âge, en suivant les statuts. Et nul ne pourra l’être que de cette manière. » Tout ce que ses prédécesseurs avaient fait de bon en la matière, est maintenu : la division du territoire en provinces, fiefs et communautés, l’élection au suffrage universel des municipalités avec à leur tête les podestats et les pères du communs. « Il sera tenu dans chaque piève, un registre de toutes les terres que possèdent chaque particulier. Nul ne pourra posséder des terres hors de sa piève ». On reconnaît la primauté de la consulte sur tout le reste, son élection au suffrage universel à raison d’un député par piève. « La personne des gardes des lois sera sacrée et inviolable. Et il n’y aura personne dans l’île qui ait la puissance de l’arrêter ».

La nouveauté introduite par Paoli réside dans le renforcement du pouvoir exécutif. Pour modifier les mœurs en profondeur, il ouvre des écoles publiques dans tous les villages, fonde l’université de Corte et crée un journal chargé d’apporter jusque dans les hameaux les plus reculés les nouvelles de la nation en marche. Il s’emploie à ranimer l’économie ruinée par 25 années de guerre et l’agriculture reçoit la priorité. Le régime communautaire ancestral est restauré. « Un pays est dans sa plus grande force indépendante quand la terre y produit autant qu’il est possible, c’est-à-dire quand elle a autant de cultivateurs qu’elle en veut avoir ». « Pour chaque enfant qu’il aura de plus que cinq, il lui sera alloué un patrimoine sur la commune ».

La politique agraire de Paoli est très bien accueillie par le peuple, mais elle dresse contre lui quelques notables contraints de rendre gorge. Mais Paoli va réactiver l’industrie dans l’île. Les anciennes mines de fer sont réouvertes et de nouvelles mines sont exploitées. Des salines sont installées, des manufactures de poudres et d’armes sont crées. Enfin, le Général développe la construction navale nécessaire à la poursuite de la guerre contre Gênes encore occupants de l’Ile.

Pour encourager le commerce, Paoli fonde le port de l’Ile Rousse par lequel les huiles de Balagne s’exportent sans passer par Calvi, encore aux mains des Gênois.

Paoli fait battre monnaie nationale, il donne des lettres de mer aux marins corses, il fait reconnaître le pavillon blanc à tête de maure dans tous les pays voisins. Ainsi, les Corses nouent des relations et des échanges commerciaux avec tous les pays de la méditerranée.

Le pavillon à tête de maure a changé : le bandeau est sur le front, la boucle d’oreille de l’esclavage a disparu, la tête regarde à gauche. Corte devient la capitale de la Corse.

Dès 1760, Paoli décide de doter la Corse d’une marine. Et devant le succès des corsaires, les Génois proposent des négociations. La consulte de 1761 refusera les négociations aussi longtemps que les Génois n’auront pas évacué tous les postes occupés. Les années passent et Pascal Paoli tient le siège des places Génoises, sans relâche. Alors la République de Gênes, à bout d’arguments, va signer le 15 mai 1768  un traité par lequel elle cède au Roi de France tous ses droits sur la Corse.

« La République n’a pas le droit de céder la Corse qu’elle ne possède pas. Et quant bien même elle l’eût possédé, elle n’a pas celui de le transmettre à qui que ce soit, sans le consentement de la nation. »Contraint de faire la guerre à la première puissance du monde, Paoli adresse à la jeunesse corse un vibrant appel aux armes : « S’il suffisait de vouloir la liberté, le monde entier serait libre ». Et les Corses répondront comme un seul homme. Mais Paoli n’a que les faibles forces de son île natale à opposer au puissant monarque.

Le 22 mai 1769, un homme appelle les Corses à la résistance, il se nomme Charles Bonaparte : « Voici l’instant de vérité. Si nous ne conjurons pas la tempête qui s’annonce, c’en est fini de notre nom et de notre gloire ». « S’il est écrit que le plus grand monarque de la terre doit affronter le plus petit peuple du monde, nous avons sujet de nous enorgueillir car nous mourrons glorieusement, comme nous aurons vécu. Montrons à nos ennemis que leur entreprise n’est pas une partie de plaisir».

Une guerre commence. Elle commence mal pour les français qui subissent plusieurs revers. Mais bientôt les patriotes corses aperçoivent les avantages d’une union avec la France. Le 8 mai 1769, les troupes du Comte de Vaux ouvrent la route de Corte à Ponte Nuovo.

On sent alors que tout est perdu pour la Corse. Pascal Paoli est abandonné par les notables. « Ils ont les cheveux frisés et sentent les parfums du continent ».

Pascal Paoli va s’embarquer le 13 juin 1769 à Port Vecchio. Il fait voile vers l’Italie. Puis son chemin d’exil le conduit à Londres. Charles Bonaparte ne s’est rallié qu’à contre-cœur à la domination française. « J’ai été bon patriote et Paoliste dans l’âme tant qu’à duré le gouvernement  national ; mais ce gouvernement n’est plus. Notre indépendance perdue nous ne pouvons espérer mieux que de vivre à l’ombre des lys. Nous serons fiers d’appartenir à la première nation du monde».

Réconforté par ses amis, Charles Bonaparte revient à Ajaccio. Nous sommes au mois d’août 1769, Charles Bonaparte est installé avec Laetitzia rue Malherbes. Il parle couramment le français. Sa formation juridique le destine à la place de procureur au Palais. Le 15 août 1769, Laetitzia donne naissance à leur deuxième enfant : Napoléon. La révolution de corse est terminée.

1789, la France vit les prémisses d’une révolution. En apprenant la réunion des Etats généraux, Pascal Paoli comprend que le moment est venu de reconquérir l’indépendance nationale. A l’annonce du décret du 30 novembre, Paoli, qui avait toujours refusé de traiter avec la Monarchie, accepte l’union de son pays au royaume de France. Il remercie même l’Assemblée Nationale d’avoir rendu la liberté à son pays. Pascal Paoli est reçu par le roi, par Robespierre, par Lafayette.

Le 9 septembre 1790, 419 députés réunis au couvent d’Orezza élisent à l’unanimité Pascal Paoli, président de l’Assemblée de Corse et Général des gardes nationales de l’île. Pascal Paoli est l’ancêtre des préfets.

1791, pascal Paoli tente de se mêler au nouveau jeu politique insulaire qui oppose les Pozzo di Borgo et les Bonaparte. Mais les temps ont changé. Les fils de Charles Bonaparte, eux, pensent déjà en terme de République française. Napoléon Bonaparte, malgré l’opposition des Pozzo et des Paoli, parvient à se faire élire lieutenant colonel d’un bataillon de volontaires corses.

1792, la Convention charge Pascal Paoli de conquérir la Sardaigne. C’est un échec. A cause de ses amitiés avec les Anglais, les républicains révoltés l’accuseront de traîtrise.

Le 2 avril 1793, la voix du jeune Napoléon Bonaparte se fait entendre à la Convention: « Représentants, vous êtes les vrais organes de la souveraineté du peuple. Paoli serait-il donc corrupteur et ambitieux ? Lui qui, à peine arrivé à la tête des affaires détruisit les fiefs et ne connut d’autre distinction que celle de citoyen. »

Le 17 juillet 1793, Pascal Paoli se tourne vers l’Angleterre. Il décide de faire de la Corse une monarchie parlementaire. Royaume éphémère. En octobre 1795, Pascal Paoli doit embarquer à Saint Florent pour l’Angleterre. « La seule récompense que j’ambitionnais était votre affection. Vous me l’avez accordée. »

Novembre 1796, la Corse est définitivement française. De l’Angleterre, Pascal Paoli suivra attentivement les succès qui marquent les pas du petit ajaccien, le fils de son ami Charles Bonaparte. Napoléon est général. Campagne d’Italie, campagne d’Egypte, coup d’état du 18 Brumaire.

18 mai 1804, 28 Floréal de l’an 12, Napoléon est proclamé Empereur des Français. Pascal Paoli écrit : « Je l’aime parce que les habitants de cette île savent se distinguer dans toutes les carrières. Il nous a vengés de tous ceux qui ont été la cause de notre avilissement. »

Le 5 février 1807, Pascal Paoli rendait son âme à Dieu. Il avait 82 ans. Napoléon, lui, ne reviendra jamais en Corse, sa position de chef d’une grande nation fera taire les sentiments de son cœur. La Corse a enfin retrouvé la paix.

1836, ouverture des cinq routes principales. Le Second Empire accélère le rythme et en 1860, Napoléon III est accueilli chaleureusement à Ajaccio. Aujourd’hui, 5.400 Km de route et 2.000 Km de chemin. Février 1888, le chemin de fer relie Bastia à Corte. Là-bas, l’Europe s’embrase dans des guerres terribles, des guerres qui prennent beaucoup trop d’enfants à la Corse, la Corse qui donne à l’Europe tant de grands hommes. Est-ce pour retrouver leur communauté que tous reviennent et les cimetières recréent parfois des villages d’autrefois ?

En 1975, deux départements sont crées : l’Au-delà des monts devient à peu près la Corse du Sud et l’En-deçà des monts sera la Haute Corse.

1982, l’Assemblée de Corse est élue au suffrage universel. Aujourd’hui la Corse Compte 270.000 âmes. Et l’actualité répète parfois l’histoire, l’histoire qui dit ce que les images ne montrent pas, les souvenirs attachés aux lieux, les gestes des héros et la légende, la légende des siècles corses.