L’histoire

L’histoire

Les origines

1358, île de Corse, en méditerranée. Les citadelles pisanes deviennent génoises et la Corse toute entière appartient désormais à celle que l’on appelle la sérénissime République. La Corse est encore un territoire misérable, quelques seigneurs tyrannisent le peuple et profitent de l’anarchie. C’est une révolution populaire et les raids barbaresques sur les côtes qui contraignent les seigneurs locaux à se mettre sous la protection de Gênes. La Corse disposera alors d’un statut particulier et demeurera pour 4 siècles sous administration génoise. Il faut préciser que la Corse est un enjeu stratégique en méditerranée.

Antoine Marie Graziani

"En anéantissant la flotte pisane lors de la bataille de la Meloria en 1284,  Gênes est devenue la plus grande puissance méditerranéenne, où elle n’a comme rivale que la puissance du Roi d’Aragon qui contrôle déjà les Baléares et convoite la Sicile. Gênes occupe les citadelles de Bonifacio et Calvi et en devenant propriétaire de la Corse la République va se trouver obligée d’asseoir son autorité et conférer à la Corse ses premières lois écrites. L’île est alors divisée en deux régions et est administrée par un gouverneur assisté d’une assemblée élue. Les deux régions sont elles même divisées en Pievi, une délimitation correspondant à peu près aux paroisses ecclésiastiques, administrées par des assemblées communautaires.  Les magistrats de cette communauté sont élus au suffrage universel.Ces institutions communautaires ont commencé à exister à cette époque un peu partout en Europe, surtout dans des régions sans véritable pouvoir central. C’est dans ce contexte de volonté d’une administration libérale que la République de Gênes fait venir en Corse de nombreux colons originaires de différentes cités alliées d’Italie."

Les Bonaparte arrivent en Corse en 1482. La famille est originaire de Sarzane, petite cité médiévale fortifiée située dans le nord ouest de l’Italie sur la côte Ligure. Ils  occupent déjà de hautes charges auprès du Doge de Gênes. Depuis le 12ème siècle, on compte parmi les ancêtres Buonaparte de Sarzane des magistrats, des juges ou des notaires. La famille  est alors dirigée par Giovanni Buonaparte qui arrive en Corse en mission auprès du gouverneur génois pour le contrôle de la colonie.

La République de Gênes avait confié à la puissante banque Saint-Georges la gestion de la Corse, et c’est pour protéger la Corse que l’office fit construire tours de guet et citadelles. On fit alors venir de nombreuses troupes de la métropole italienne pour protéger les côtes assaillies périodiquement par les turques et les barbaresques qui pillent les villages pour y enlever de belles esclaves, des bêtes ou des récoltes. 

Charles Napoléon :

«  Giovanni Buonaparte eut deux fils. Le cadet, Cesare, serait devenu Chapelain de la cathédrale de Sarzane tandis que l’ainé, Francesco dit le Maure, vraisemblablement en raison de son teint sombre, se serait engagé dans les troupes de la République de gênes qui l’envoya en garnison à Ajaccio… »

A la mort de Francesco le Maure en 1540,

«  Les Bonaparte comptent parmi les familles fondatrices de la colonie génoise d’Ajaccio, à l’époque gros bourg rassemblant une cinquantaine de familles, soit au plus 700 habitants. Afin de préserver sa population, la colonie limitait strictement son accès aux autochtones corses qui n’étaient admis que les jours de marché où les paysans venaient approvisionner la petite cité. »

C’est l’époque où les Bonaparte sous l’autorité de Gabriele, le fils de Francesco le Maure vendent tous leurs biens à Sarzane afin de s’installer définitivement à Ajaccio.

Il existe à cette époque une autre famille Buonaparte à Florence et qui fait partie de la grande dynastie toscane issue de la noblesse romaine des Orsini…

Sont- ils apparentés ? Rien n’est certain, mais c’est avec cette ambigüité que Charles Marie Bonaparte obtiendra 200 ans plus tard ses titres de noblesse qui permettront à Napoléon de bouleverser l’Histoire de France.

Charles Napoléon :

« La venue des Bonaparte en Corse se fit donc sur trois générations sans rupture brutale avec le reste de la famille restée sur le continent italien. L’arbre généalogique remis par Charles Bonaparte à d’Hozier de Sérigny  juge d’armes de la noblesse de France, en 1771 montrent que huit générations constamment présentes à Ajaccio le séparaient de Gabriele. Famille de notables mais dont l’importance doit être replacée dans le contexte d’un petit port qui comptait au plus 4000 habitants et n’était ni la capitale de la Corse génoise, ni la principale cité de l’île. »

Les Buonaparte à Ajaccio, font partie des colons génois et occupent des postes importants. Geronimo, le fis de Gabriele est notaire et siège parmi les 6 membres du conseil des anciens de la ville d’Ajaccio. On retrouve sa signature sur de nombreux documents publics portant sur l’administration de la cité, notamment la permission aux corses de participer au conseil, mais qui  leur refuse le droit de posséder un bien intra muros.

A cette époque les Génois souhaitent développer Ajaccio et renforcer la colonie. La périphérie d’Ajaccio est considérée comme insalubre, les étangs qui l’entourent ont besoin d’être asséchés. En 1584 c’est Geronimo Buonaparte qui obtient le concession de l’étang des Salines en contrepartie de construire un poste avancé de la ville : la Tour des Salines précisément. Les Salines seront une propriété qui génèrera des revenus à la famille encore de très nombreuses années.

« Chaque génération des Bonaparte jusqu’à Charles allait améliorer cette propriété. Les deux siècles suivants virent les Bonaparte, tour à tour, Capitaine, greffier, commerçant, notaire… »

La Maison Bonaparte

27 mars 1746, Giuseppe Maria Buonaparte, membre du conseil des anciens de la ville d’Ajaccio et Maria Saveria Paravisano son épouse ont un fils : Carlo-Maria. Bien que faisant partie de la bourgeoisie ajaccienne la famille n’est pas vraiment riche.

« Outre la maison familiale de deux étages, accolée aux remparts d’Ajaccio, Giuseppe Maria possédait un moulin et un verger qui produisait, aux dires de ces petits enfants, d’excellentes cerises génoises et, à l’extérieur de la ville, la propriété des Salines, depuis deux siècles dans le patrimoine familial.»

Napoléon  rappellera dans ses mémoires l’importance des propriétés agricoles en Corse au 18ème siècle :

« Dans ma famille, le principe était de pas dépenser. Jamais d'argent que pour les objets absolument nécessaires, tels que les vêtements, meubles, etc., mais pas pour la table, excepté l'épicerie : le café, sucre, riz qui ne venaient pas en Corse. Tout autrement, était fourni par les terres. La famille avait un moulin banal où tous les villageois allaient moudre et qui payaient avec une certaine quantité de farine, un four banal qui se payait avec des poissons. On récoltait le vin. On apportait le lait, les fromages de chèvre, même la viande de boucherie ne se payait pas. On avait un compte avec le boucher, et on donnait en échange de la viande de boucherie tant d'équivalence en moutons, agneaux, chevreaux ou même boeufs. … Il n'y avait à Ajaccio que deux jardins d'oliviers : l'un appartenait à la famille Bonaparte, l'autre aux Jésuites…La famille récoltait également du vin. Elle tenait à honneur de n'avoir jamais acheté ni pain, ni vin, ni huile ». (Cahiers de Sainte-Hélène, 15 février 1821).

Nous sommes, en ce milieu du 18ème siècle, dans une Europe agitée, les Anglais occupent Gibraltar et l’île de Minorque et bénéficient de l’appui du Royaume de Sardaigne. Pour Louis XV la France ne peut laisser l’Angleterre régner sur la Méditerranée. La Corse représente la possibilité d’une base navale stratégique. Entre la République de Gênes et la France, c’est une longue histoire, la cité des Doges a déjà appartenu à la France et les traités permettent aux troupes de Louis XV d’intervenir pour venir au secours des génois. C’est ainsi que la France et ses troupes sont installées dans l’île, le climat politique est apaisé, la Corse est pacifiée. Gênes finira par trouver la présence française en Corse un peu trop encombrante, de plus de nombreux partisans corses se heurtent souvent aux colonies génoises.

La Corse de l’intérieur, difficile d’accès, est administrée par des familles de seigneurs, des clans souvent unis contre les envahisseurs, mais désorientés et ballottés par d’incessantes luttes féodales stériles. Les seigneurs de la Cinarca, de la Casinca, de Castagniccia, de l’alta-rocca ou du Bozziu perdent peu à peu leur puissance et leur légitimité. Ce n’est qu’avec le déclin de Gênes en ce début du XVIIIème siècle que les corses se décident à reprendre la lutte contre les lourdes taxes et les injustices génoises.

De nombreuses insurrections menées par les « Montagnards » bientôt rejoints par les notables des villes côtières, vont consolider l’unité du peuple corse et renforcer le sentiment d’appartenir à une véritable nation. Hyacinthe Paoli,  est l’un des chefs historiques de ces rebellions. C’est à lui que l’on doit la première charte du Royaume de Corse dont le préambule célèbre est annonciateur de la marche des nations : «  Tous les hommes naissent libres et égaux entre eux… »

Les oncles de Charles Buonaparte, Lucien le prêtre  et Napoleone qui commande la garnison d’Ajaccio se rangent aux côtés des Paoli contre Gênes. Comme toujours ils choisiront le bon coté, la buona parte, pour servir les intérêts de la famille. Charles a 7 ans lorsque ce mois de mars 1755, Clément Paoli, le frère aîné de Pascal sera le porteur du message tant espéré par les partisans corses:

«  La Junte secrète de la Révolution de Corse s’apprête à convoquer une consulte du peuple pour élire le chef légitime capable de conduire la patrie vers l’indépendance ! Un seul nom à été cité : Pascal Paoli. »

Le 29 avril 1755 Pascal Paoli débarque sur l’île. Le 13 juillet, il est proclamé Général de la nation Corse et Père de la Patrie. Il peut maintenant mettre en œuvre son grand projet de constitution, celle-ci servira plus tard de modèle à l’élaboration de la constitution des États Unis d’Amérique ; de nombreuses villes américaines portent d’ailleurs son nom : Paoli City dans le Colorado, l’Indiana, la Pennsylvanie.

Pascal Paoli va s’attacher à construire une nation souveraine et un Etat indépendant. Au mois de mai 1755 commence alors l’une des plus curieuses aventures de l’histoire de l’Europe : une île paradisiaque, un peuple minuscule de bergers et de montagnards, un petit royaume perdu va se métamorphoser,  par la foi d'un jeune homme de trente ans, en République modèle. Pendant la prise de pouvoir de Pascal Paoli et l’organisation de la Corse indépendante, la famille n’abandonne cependant pas tout à fait la colonie génoise et Charles est placé chez les jésuites où il devra acquérir à son tour sens politique et ambition.

Charles Napoléon

«  La vie politique insulaire, marquée par les appartenances claniques, suscite en effet des renversements d’alliances qui sont fonction des intérêts familiaux plus que des grands principes. »
Comme tous les enfants de la bourgeoisie ajaccienne, Charles devra partir poursuivre ses études à Rome. Charles est l’unique héritier de la Famille, son frère Sebastiano est décédé, sa sœur, selon les usages en corse n’a pas droit à l’héritage familial. Charles peut donc espérer recueillir l’héritage de ses deux oncles Lucien et Napoléon qui décidèrent de lui trouver une épouse.

« Dans la Corse du 18ème siècle, tant chez les paysans que dans la bourgeoisie urbaine, le mariage était avant tout l’union de deux familles avec ses incidences sur les patrimoines et les alliances entre clans »

Parmi les trois cents familles demeurant à Ajaccio les oncles portent leur choix sur la jeune Laetitia Ramolino issue comme les Bonaparte d’une famille de colons génois devenus notables de la ville d’Ajaccio. Laetitia n’a que quinze ans, Charles vient d’avoir 18 ans. Le mariage aurait été célébré le 3 juin 1764 suite à un contrat de mariage conservé aux archives nationales et daté du 31 mai 1764.

« Dans ses mémoires, Charles évoque avec une étonnante concision les susdites épousailles contractées et le mariage consommé, évitant d’utiliser l’adjectif célébré. »

Les noces auraient effectivement du, selon la tradition, être célébrées  et assorties d’une grande fête familiale, d’autant que d’après les mémoires de Napoléon à Sainte-Hélène Laetitia s’est présentée aux épousailles avec cinquante cousins. On peut dire que le contrat de mariage est daté du 31 Mai 1764 mais ne fut pas célébré. Le contrat précise les détails de la dot de Laetitia «  deux petites vignes … un four à pain … un petit appartement ». Selon le droit génois le mariage religieux ne peut avoir lieu qu’après la signature du contrat de mariage. Le mariage religieux n’a peut-être jamais eu lieu, d’ailleurs Charles, dans ses propres mémoires écrit à ce sujet : « Les épousailles contractées et le mariage consommé, je partis pour Rome afin de poursuivre l’étude du droit »

Il faudra attendre 1772 pour que Charles, alors juge-assesseur, ce qui lui donne accès aux registres officiels,  pour qu’apparaisse l’acte de mariage daté du 1er juin 1764.  Cet ajout discret qui fait mention de l’existence d’un mariage religieux est très important pour Charles :

« Il eut alors besoin de justifier la naissance légitime de Joseph et Napoléon qui, sans cela, n’auraient pas pu être inscrits chez les jésuites du collège d’Autun.  Tous les membres de la famille sont dénommés di Buonaparte au lieu de Buonaparte, révélant un ajout de l’époque de la conquête française, quand les personnes reconnues comme nobles prirent l’habitude d’ajouter la particule à leur paronyme. »

Antoine Marie Graziani

« Il est difficile de réfuter l’hypothèse qu’aucun mariage n’ait été célébré, mais Charles, quelques années après leur union aurait inséré un acte frauduleux dans un espace vide du registre. Un autre détail appuie cette hypothèse. En 1779, quand il se rend à Paris pour faire entrer son fils Napoléon à l’école militaire de Brienne, il devait fournir la preuve de sa noblesse au juge d’armes. L’acte de mariage ne figure pas parmi les documents, mais seulement une autorisation de l’évêque d’Ajaccio d’épouser Laetitia en date du 2 juin 1764… L’autorisation était-elle authentique ? Personne ne peut le dire.. »

La jeunesse et l’engagement politique

 

Rome, pour la première fois loin de son île natale Charles n’est pourtant pas dépaysé, la langue est la même et beaucoup de compatriotes suivent leurs études à Rome. Tous les Corses du 18ème siècle  apprécient l’Italie et s’y sentent un peu chez eux. L’oncle Lucien a payé le voyage de Charles pour qu’il puisse y suivre des études supérieures. En 1764, le Général Paoli a prévu d’ouvrir l’université de Corti, mais celle-ci n’est pas encore opérationnelle.

Antoine Marie Graziani

« Dans ces mémoires, Charles se borne à indiquer laconiquement qu’il est resté environ deux ans à Rome. Il se garde de préciser la nature de ses études et son  nom n’apparaît sur aucun registre… » « Le voyage était organisé par son oncle Lucien dans le but de lui donner une formation qui lui permettrait d’exercer une profession susceptible de lui apporter des revenus convenables avec un certain prestige social dans sa ville natale. »

Sur ses études de droit à Rome, Charles ne dit pas un mot, avec raison : il ne paraît pas en avoir fait. Son nom n’est pas inscrit sur le registre de l’Université de Rome. Charles se distrayait, libertin et dépensier, il jouait au grand seigneur ; il aimait les femmes. C’est une lettre de l’abbé Celli, un jésuite qui vivait à Rome et qui décrit à Giuseppe Pietrasanta, le grand-père de Laetitia, les frasques de Charles.

Michel Vergé-Franceschi

Beaucoup d’accusations de méfaits furent rapportés par des compatriotes et des lettres anonymes ; celles-ci étaient à cette époque des armes de prédilections entre jeunes nobles de la bourgeoisie ajaccienne.

« Mais la noblesse corse s’éteignait dans une lente agonie. Les quelques soi-disant nobles ou qui se disaient nobles au temps de la jeunesse de Charles Bonaparte ne jouissaient d’aucun privilège. »

Les Bonaparte étaient issus de Sarzane et en 1759 le père de Charles avait obtenu la reconnaissance de leur parenté avec les nobles Bonaparte de Toscane ; Ceux-ci avaient accepté ce geste de courtoisie malgré le manque de preuves d’une quelconque parenté entre les Buonaparte de Sarzane et les Buonaparte de Florence, dont la lignée s’était d’ailleurs éteinte depuis deux siècles. Mais ceci permettait à Charles de s’appeler di Buonaparte et, nous le verrons par la suite, faire valider ses titres de noblesse.

Profitant d’ailleurs de ce titre, ses meilleurs ennemis, dans la lettre anonyme au grand-père Pietrasanta  racontent :

« S’étant procuré, avec de l’argent détourné,  de beaux habits d’été, il s’est fait introduire dans d’élégantes réceptions, tout en parlant à haute voix de ses relations avec princes et princesses, cardinaux et prélats, comtes et comtesses, marquis et marquises. Ainsi fit-il connaissance d’une femme riche et mariée, bien que séparée de son époux, et ayant réussi à gagner son cœur, il s’est installé avec elle dans le luxe… Adieu donc livres et études. Vêtu de soie il parcourait la ville  en carrosse, jouissant de repas somptueux, de magnifiques réunions, de superbes soupers, convaincu que le soleil de Rome faisait fondre des barrettes d’or. »

Ainsi, l’argent donné par l’oncle Lucien et même celui confié par une famille d’Ajaccio pour un étudiant compatriote a vite fondu au soleil de Rome, ses aventures amoureuses avec une jeune fille enceinte l’obligent alors à trouver les moyens de sa fuite. Hélas tout l’entourage corse et bien entendu l’abbé Celli lui refusent toute aide, il se résigne alors à s’adresser à un compatriote corse célèbre à Rome, le Signor Salicetti, médecin du Pape qui consent à lui garantir un prêt. Et c’est clandestinement et avec peu de gloire que Charles entreprit le voyage du retour vers la Corse ce 31 août 1765.

Dans ses mémoires Charles enjolive un peu les raisons de son départ de Rome :

«  … enflammé d’amour pour ma patrie, qui œuvrait alors pour se libérer du joug des Génois, et ayant appris la récente création de l’Université de Corte, j’ai pris le parti de rentrer et c’est alors que je fis la connaissance de Signor Pasquale di Paoli, alors Général du Royaume de Corse »

Michel Vergé-Franceschi

Depuis des décennies en Corse les seigneurs de la montagne se rebellent contre l’autorité génoise, ils refusent de payer impôts et taxes et ne souhaitent pas se soumettre à quelconque autorité administrative ou judiciaire. En 1736 cette rébellion attirait de nombreux aventuriers comme le baron Théodore de Neuhoff  qui soutint avec ses hommes et sa fortune la cause de la Corse. Il fut alors sacré roi de Corse. Son  règne sera éphémère, il se terminera en novembre 1738. Mais il a donné un souffle nouveau à la révolte et offert à la Corse son emblème. La tête de maure regarde à droite, le bandeau blanc est parfois sur les yeux, et l’oreille porte l’anneau de l’esclavage.

En cette année 1755, la Corse est encore appelée le Royaume de Corse, à la tête duquel les insurgés ont élu Pascal, le fils de Hyacinthe Paoli et le frère de Clément.

Pascal Paoli est un brillant officier du royaume des deux Siciles, admirateur inconditionnel des philosophes du siècle des lumières, diplômé de l’Académie Militaire Royale.  Avec lui va se tourner l’une des pages essentielles de l’histoire de la Corse. C’est un personnage hors du commun, très instruit il parle couramment l’Anglais, l’Italien et le Français, il pratique couramment le latin et le grec depuis l’enfance. Il aime la chose politique, il maîtrise le maniement des armes et l’art du commandement.

Antoine Marie Graziani

Charles résume dans ses mémoires l’évolution spectaculaire de la Corse au cours des dix dernières années : la libération de la majeure partie de l’île de la domination génoise et l’accession au pouvoir de Pascal Paoli en 1755, élu Général de la patrie indépendante. Il avait alors fixé la  règle à suivre dans l’avenir en jetant les bases d’une constitution nouvelle.

Cette constitution dont les bases furent longtemps imaginées et muries par Pascal Paoli sera finalement rédigée par Jean-Jacques Rousseau en 1765. 

« Corses ! Faites silence. Je vais parler au nom de tous. Que ceux qui, ne consentiront pas s’éloignent. Et que ceux qui consentiront lèvent la main. Tout enfant né dans l’île sera citoyen et membre de la république quand il aura l’âge, en suivant les statuts. Et nul ne pourra l’être que de cette manière. » 

Tout ce que ses prédécesseurs avaient fait de bon en la matière, est maintenu : la division du territoire en provinces, fiefs et communautés, l’élection au suffrage universel des municipalités avec à leur tête les podestats qu’on pourrait appeler Maires de nos jours et les pères du communs préfigurant les conseillers municipaux. Cette structure correspond à la structure médiévale que l’on trouvait à Pise. On reconnaît la primauté de la consulte sur tout le reste, son élection au suffrage universel à raison d’un député par piève, ce qui correspond à la délimitation d’une paroisse. 

« La personne des gardes des lois sera sacrée et inviolable. Et il n’y aura personne dans l’île qui ait la puissance de l’arrêter ».

Michel Vergé-Franceschi

La nouveauté introduite par Paoli réside dans le renforcement du pouvoir exécutif. Pour modifier les mœurs en profondeur, il ouvre des écoles publiques dans tous les villages, et crée un journal chargé d’apporter jusque dans les hameaux les plus reculés les nouvelles de la nation en marche. Il s’emploie à ranimer l’économie ruinée par 25 années de guerre et l’agriculture reçoit la priorité

Paoli va réactiver l’industrie dans l’île. Les anciennes mines de fer sont rouvertes et de nouvelles mines sont exploitées. Des salines sont installées, des manufactures de poudres et d’armes sont crées. Enfin, le Général développe la construction navale nécessaire à la poursuite de la guerre contre Gênes encore occupants de quelques bastions de l’Ile.

Pour encourager le commerce, Paoli fonde le port de l’Ile Rousse par lequel les huiles de Balagne s’exportent sans passer par Calvi, encore aux mains des Génois.

Paoli fait battre monnaie nationale, il donne des lettres de mer aux marins corses, il fait reconnaître le pavillon blanc à tête de maure dans tous les pays voisins. Corte devient la capitale de la Corse et enfin le Généralissime fonde l’université de Corte

Antoine Marie Graziani

Jusque là frivole, prétentieux,  libertin et aussi dépourvu de savoir que de scupules, Charles est enivré par l’exaltante entreprise de la toute nouvelle nation corse. Un tel revirement était conforme à son tempérament. Toute sa vie sera entrecoupée par des décisions abruptes, des changements de direction, parfois dans des sens contradictoires. Ce changement là entraîne ra une transformation de sa conduite avec une révolution radicale de ses principes, de ses valeurs. L’amour de sa patrie, le dévouement à son chef, mettent fin à ses aventures amoureuses. Une fin définitive.

Charles quitta donc Rome hâtivement, si hâtivement qu’il y laissa des dettes, et, toujours selon l’énigmatique auteur des lettres anonymes, il passa par Florence, vraisemblablement pour y rencontrer les nobles Bonaparte de Toscane qui avaient accepté la reconnaissance d’un lien de parenté à son Oncle.

Le voyage fut mouvementé et générateur de dépenses supplémentaires en employant un laquais et des serviteurs et en logeant à l’auberge la plus en vue de Florence. Toutes ces dépenses semblent avoir un but, celui d’être admis en audience officiel au Palazzo Pitti par le grand Duc Léopold d’Autriche.

Après avoir supplié le consul de Sardaigne Charles obtint de nouveau une aide financière.

En Corse en 1765, les troupes françaises sont présentes pour assurer la protection des génois et les autorités françaises s’assurent de l’administration militaire de l’île.

Charles Napoléon :

« Dès son retour Charles avait écrit à Marbeuf, le commandant des troupes françaises qui réside à Bastia, on ne connaît que sa réponse « votre courrier ne me concerne pas, adressez vous à la République de Gênes. Ce pas de clerc prouve qu’avant de s’engager auprès de Paoli le jeune à cherché à entrer en relation avec les autorités françaises. Marbeuf échangeait au demeurant, une amicale et abondante correspondance avec Paoli au sujet de l’avenir de l’île, et il le rencontra plusieurs fois. La démarche de Charles n’est pas forcément déloyale vis-à-vis de Paoli mais elle montre du moins qu’il n’est pas rentré en Corse exclusivement poussé par l’amour de son pays. »

Le 16 Décembre 1765, a lieu la première rencontre entre Charles et Paoli :

« Lorsqu’il demanda Paoli, on l’introduisit dans un salon en le priant d’attendre, le Général était enfermé dans son cabinet où il s’occupait de quelque dépêche importante qu’il faisait partir pour l’Italie.

  • Je reviendrai  quand il sera disponible, dit le jeune Corse qui se mit en devoir de se retirer. Mais à ce moment la porte du cabinet s’ouvre et Paoli, paraîssant sur le seuil, s’écrie :
  • C’est toi, Charles, je t’ai bien reconnu, viens donc que je t’embrasse… tu n’es pas de trop ici, bien au contraire, tu arrives d’Italie et j’ai besoin de savoir ce qui s’y passe, viens donc. »

Et à la demande de Paoli Charles s’installa à Corte, pour y suivre les cours de l’Université et travailler auprès du Général Paoli.

Michel Vergé-Franceschi

L’université de Corte était en partie financée par l’Eglise. Dans sa bibliothèque Locke côtoyait Montesquieu, Helvétius, Hume, Rousseau et Voltaire. Paoli voulait former dans l’esprit des Lumières les cadres supérieurs de la nation, qui avaient tant manquées aux premières insurrections. Sans exclure les étudiants pauvres, qui pouvaient bénéficier de bourses, il se tournait naturellement vers les fils de notables qui, comme Charles, étudiaient d’ordinaire à Rome, Pise ou Florence. Avec Charles, le général espérait voir s’installer à Corte une famille de notables d’Ajaccio de souche génoise… Selon les rapports de police française, Paoli avait en Charles Bonaparte un agent chargé à Ajaccio de sa propagande sinon d’une mission d’espionnage… L’écriture bien formée du jeune étudiant comme sa maîtrise du latin, de l’italien et du français furent sans doute utiles au général qui manquait cruellement de cadres.

Antoine Marie Graziani

Dans le régime de Pascal Paoli les nobles ne sont point nantis de privilèges valables. Dans chaque communauté villageoise tout homme âgé de plus de 25 ans avait le droit de voter pour l’élection des membres de la Diète et de présenter sa propre candidature. L’assemblée ainsi constituée, que Paoli devait réunir une fois par an, était chargée de faire les lois, de fixer l’impôt, de décider de la politique nationale, et , en plus, d’élire les membres de l’exécutif qui contrôlait les finances, la justice et la guerre dont Paoli était le Président permanent.

Michel Vergé-Franceschi

Alors que l’Europe de ce XVIIIème siècle est gouvernée par des monarchies de droit divin, beaucoup de pays sont assez curieux de ce qui se passe dans cette petite île de Méditerranée.

En partie grâce à James Boswell, écrivain célèbre de cette époque, Pascal Paoli est connu dans plusieurs pays du monde. Introduit par une lettre de Jean-Jacques Rousseau Boswell  rencontrera Paoli et rendra compte de son voyage dans un livre qui eu un grand succès.

 

Emerveillé par le pays, il sera enthousiasmé par sa rencontre avec Paoli, Il fit connaître la Corse jusqu'en Amérique où Paoli est acclamé par les Fils de la Liberté.

 Le « Voyage en Corse » est capital pour la connaissance des mouvements indépendantistes corses au dix-huitième siècle.

 

Charles Napoléon

Charles, pour le moment du moins, a mis de côté toute prétention nobiliaire pour se consacrer au service de la patrie et de son chef, tout en faisant enfin des études universitaires destinées à consolider sa situation et celle de sa famille. Il réussit le tour de force de transformer ses propres défauts en qualités utiles à ses proches et à lui-même. Dépensier, certes, il le restera à vie. Mais désormais ses dépenses sont consacrées à des investissements destinés à assurer  l’avenir de ses enfants et, sur les conseils de Paoli, en 1767 Charles demande à Laetitia de le rejoindre à Corte avec sa tante Gertrude et son oncle Napoleone.

 Pendant ces années d’absence de Charles, Laetitia vivait dans la maison des Bonaparte à Ajaccio et trompait son ennui en achetant des parures dont le prix arrachait des gémissements à l’oncle Lucien.

 

Laetitia était une femme ravissante, et à son arrivée à Corte elle remportera un grand succès grâce non seulement à son physique mais aussi à ses toilettes car, comme Charles, elle attachait à son habillement une très grande importance.

Charles eut soin d’aménager à frais considérables son appartement de Corte afin d’y recevoir convenablement. C’était une dépense qui représentait un véritable investissement. Charles ne perdait jamais de vue  son dessein de promotion sociale. On était loin d’Ajaccio ou des palais romains mais Charles et Laetitia éprouvaient sans doute le sentiment exaltant  de participer à la construction, pour la première fois en Europe, d’une Nation fondée sur le principe modernes du siècle des Lumières, cela justifiait quelques sacrifices.

Dans la petite capitale, Laetitia était à son aise et Pascal Paoli aimait à jouer aux cartes avec elle et les Bonaparte étaient de toutes les fêtes et réceptions officielles.

 

C’est dans ce domicile que vint au monde le 7 janvier 1768 joseph qui sera l’ainé de la famille après le décès prématuré de leur première fille. Charles est donc inscrit à l’Université et choisit un cours d’Ethique comprenant le « Droit naturel et le Droit des gens ».

Paoli cherchait à orienter l’enseignement des disciplines traditionnelles vers une interprétation moderne et en rapport avec les Lumières. Et le droit était enseigné en tenant compte, d’après Montesquieu, de l’origine et de l’esprit des lois. Il s’agissait de faire de Corte une université pilote, où seraient propulsés les idéaux d’avant-garde du siècle des Lumières.

Si la Corse accusait un réel retard dans le domaine  de la technologie, ce n’était pas le cas dans celui de la pensée. Les maximes des Lumières résonnaient même dans les dissertations de Charles Bonaparte :

 

«  c’est un devoir d’humanité que d’accorder le passage par nos terres, nos fleuves, nos mers et nos côtes aux personnes et aux marchandises étrangères, un devoir d’accorder un domicile fixe aux étrangers chassés de leur patrie qui demandent asile ainsi que d’autoriser les mariages de gens de notre nation avec des étrangers et particulièrement des voisins. »

 

15 mai 1768, la nation est en danger ! Paoli n’a pas réussi à négocier avec le ministre français, le Duc de Choiseul. Le traité de Versailles signé entre la France et Gênes met fin à tout espoir de faire reconnaître l’indépendance de la Corse. Gênes cède la souveraineté de l’île à la France pour la dédommager de la présence protectrice des troupes françaises. Une clause secrète du traité conclut bien à une vente du territoire.

 

Michel Vergé-Franceschi

 

« La République de Gênes ruinée et déchue passa en 1768 un marché de dupe avec la France de Louis XV. Il fut alors convenu par la signature du Traité de Versailles que la Corse serait pacifiée par la France pour le compte de la République. Si Gênes n'arrivait pas à rembourser par la suite les dépenses engagées en Corse par la France, l'île reviendrait à la France. La France qui dès la signature du traité se doutait que Gênes serait dans l'impossibilité de payer sa dette »

 

Voltaire s’exprima à ce sujet :

 

« Par ce traité le Royaume de Corse n’était pas absolument donné au Roi de France, mais il était censé lui appartenir… Il reste à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes, mais c’est une question qu’on n’examinera jamais dans aucun traité. »

 

 

La guerre d’indépendance

 

Pour Charles les études sont brutalement arrêtées. Dépourvu de toute formation à l’Art militaire, il n’hésite pas à se lancer dans la guerre auprès du Général Paoli, car la liberté de la patrie est mise en péril.

Les partisans de Pascal Paoli décident de résister à toute tentative d’occupation française.

 

« La République n’a pas le droit de céder la Corse qu’elle ne possède pas. Et quant bien même elle l’eût possédé, elle n’a pas celui de le transmettre à qui que ce soit, sans le consentement de la nation. »

 

Contraint de faire la guerre à la première puissance du monde, Paoli adresse à la jeunesse corse un vibrant appel aux armes : 

 

« S’il suffisait de vouloir la liberté, le monde entier serait libre ». 

 

Et les Corses répondront comme un seul homme. Mais Paoli n’a que les faibles forces de son île natale à opposer au puissant monarque et ce 22 mai 1769, Charles Bonaparte invite les Corses à la résistance :

 

 « Voici l’instant de vérité. Si nous ne conjurons pas la tempête qui s’annonce, c’en est fini de notre nom et de notre gloire ». « Mais s’il est arrêté dans le livre des destins que le plus grand monarque du monde doive se mesurer au plus petit peuple de la terre, nous ne pouvons qu’en être fiers. Nous sommes dans ce cas, certains de vivre avec honneur et de mourir avec gloire. Montrons à nos ennemis que leur entreprise n’est pas une partie de plaisir».

 

Une guerre commence. Elle commence mal pour les français qui subissent plusieurs revers. Dans les villages dans la montagne, chacun participe à harceler les troupes françaises et au mois de novembre 1768, les Français doivent se résigner à solliciter un armistice pendant qu’ils installent leurs troupes dans des quartiers d’hiver. Pascal Paoli accepte cette armistice avec sa dignité habituelle : « Pour nous peu importe que nous mourrions entelle ou telle saison. »

Jusqu’au printemps 1769, malgré l’armistice, se dérouleront quelques combats sporadiques, mais au printemps les renforts français sous le commandement du comte de Vaux débarquent, ce qui fait dire à Pascal Paoli :

 

« Trente mille français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la Liberté dans des flots de sang… » 

Le 8 mai 1769, les troupes du Comte de Vaux ouvrent la route de Corte à Ponte Nuovo. Charles est aux côtés de Paoli avec la garde rapprochée. Laetitia joue aussi son rôle dans la guerre. Téméraire elle a parcouru les champs de bataille même pendant sa grossesse pour secourir les blessés.

La supériorité écrasante des troupes du comte de Vaux, qui comptent parmi les meilleurs d’Europe, face aux paysans de la milice nationale ne laissent aucun doute sur l’issue du combat.

On sent alors que tout est perdu pour la Corse. Pascal Paoli est même abandonné par nombre de ses partisans dans la Casinca et le Nebbiu. 

Pascal Paoli va s’embarquer le 13 juin 1769 à Porto Vecchio sur un vaisseau prêté par les Anglais avec trois cent fidèles. Il fait voile vers l’Italie. Puis son chemin d’exil le conduira à Londres.

 

Charles Bonaparte n’est pas du voyage :

 

«  Je dois dire à notre honte que, vers la fin de la lutte, ceux qui avaient le plus bénéficié l’abandonnèrent, mais moi je suis resté fidèle jusqu’au bout…S’il en avait eu besoin, je l’aurais suivi en terre ferme, mais il ne me le permit pas et m’obligea à rentrer à Corte, à prendre ma famille et à la transférer à Ajaccio, me soumettant au joug du vainqueur… »

 

Après l’entrée de l’armée française à Corte, la situation devient intenable et les Bonaparte se joignent à un groupe de réfugiés qui s’éloignent de la ville par la vallée de la Restonica  en direction du Monte Rotondo… Bien que hors d’atteinte des troupes françaises ils se sentent encore vulnérables. Exténués, ils souffrent de la faim et du froid encore sensible en Corse à cette altitude à l’aube de l’été. On parle de se rendre, ne vaut-il pas mieux accepter la défaite plutôt que de se laisser traquer et massacrer comme des bêtes sauvages ?

Mais Laetitia s’y oppose et un historien rapporte ses propos :

 

« N’avez-vous pas honte de prononcer des mots aussi lâches et aussi indignes ? » Laetitia préfère donner naissance à son deuxième enfant là, dans la grotte des réfugiés, plutôt que d’abandonner la lutte.

A Sainte Hélène Napoléon confia dans ses mémoires qu’il avait manqué de peu de venir au monde dans une grotte, et ne tarissait pas d’éloge sur sa mère qui arrive à peine sur ses 20 ans :

 

« Les pertes, les privations, les fatigues, elle supportait tout, bravait tout. C’était une tête d’homme sur un corps de femme. Une femme des montagnes de Corses ».

 

Laetitia est écoutée mais un groupe d’officiers arrive, ils agitent des mouchoirs blancs et Laetitia ne peut empêcher le groupe de réfugiés et Charles de les accueillir et d’accepter leur offre. Charles part donc en délégation  à Corte pour entendre les conditions honorables de leur reddition. Le Comte de Vaux les reçoit avec une amabilité empreinte de fermeté :

 

« La guerre est terminée, la Corse fait partie de la France et son souverain a de l’admiration pour ses habitants qui se sont battus avec tant de ténacité et de courage, mais maintenant toute résistance serait non seulement une folie mais un crime ! »

 

Charles Napoléon

Les Corses ont ainsi subi une défaite irrémédiable ; Charles Bonaparte avec ses compagnons dans la grotte des réfugiés de la vallée de la Restonica, est soumis au joug des vainqueurs. Il ne lui reste plus qu’à regagner sa maison d’Ajaccio en faisant chemin à travers les montagnes avec Laetitia, leur nouveau né joseph et le fils à naître dont elle prédisait qu’il serait leur vengeur…

 

Charles Bonaparte ne s’est rallié qu’à contrecœur à la domination française. 

 

« J’ai été bon patriote et Paoliste dans l’âme tant qu’à duré le gouvernement  national ; mais ce gouvernement n’est plus. Notre indépendance perdue nous ne pouvons espérer mieux que de vivre à l’ombre des lys. Nous serons fiers d’appartenir à la première nation du monde»

 

Nous sommes au mois d’août 1769, Charles Bonaparte est installé avec Laetitia rue Malherbes à Ajaccio. Le 15 août 1769, Laetitia donne naissance à leur deuxième enfant : Napoléon. La révolution de corse est terminée.

 

Le rôle actif de Charles auprès de Pascal Paoli ne lui laisse guère espérer de bienveillance de la part des autorités françaises.

 

La France et l’ambition familiale

 

En cette fin d’année 1769 la Corse est devenue définitivement française, mais c’est une région entière à pacifier, une organisation administrative à mettre en place, le régime de Pascal Paoli, très moderne et très apprécié dans l’intérieur de l’île, au cœur des montagnes devra s’accommoder d’une toute autre autorité, celle de la monarchie.

 

Dans ses mémoires Charles résume la situation :

 

« Je dois avouer en hommage au gouvernement français que je fus reçu avec ma famille avec tous les signes d’amabilité et de respect et mieux que ceux qui s’étaient jetés précipitamment dans le parti royaliste. Ce qui prouve que même les ennemis estiment l’honnêteté et la fidélité à ses devoirs : ils recherchent la trahison mais n’aiment pas le traître. Que mes enfants et descendants gardent en mémoire qu’il faut être toujours fidèle  à son propre devoir. Moi j’ai eu l’occasion de défendre la liberté de ma patrie. Je l’ai soutenue au prix de mon sang et de ma fortune, et tous les trésors du monde n’auraient pu me séduire. Maintenant je suis au service du Roi de France, je le sers fidèlement et sous aucun prétexte, je ne serais capable de le trahir. »

 

A Ajaccio Charles n’a pas perdu son temps et il est déjà au travail. A partir du mois de septembre 1769 son nom figure sur le registre de la cour provinciale. Ce travail est peu rémunéré. La plupart des quelque 4700 habitants d’Ajaccio vivent dans la pauvreté et Charles est sollicité comme avocat pour des causes peu rémunératrices. L’Université de Corte fermée par la guerre ne lui pas permit de valider un diplôme de droit, qui lui ouvrirait la porte du palais de justice.

 

Charles Napoléon

« Pour un homme de son ambition, avec son expérience de la vie brillante et luxueuse des grands et, par-dessus tout, étant donné son attachement à un chef d’Etat de l’envergure de Paoli, une telle vie dut sembler insupportable. »

 

Michel Vergé-Franceschi

 

« Dans leur majorité, les Corses acceptent une présence française qui va dans le sens de leurs intérêts, de même qu’ils avaient supporté Gênes pendant quatre siècles quand la République assurait des carrières et des postes bien rémunérés aux fils des classes aisées. Il est significatif que Charles emploie le terme de parti royaliste pour désigner les Français. C’est dans le cadre de la monarchie qu’il lui faudra désormais tenter de réussir ».

 

Pour obtenir des postes plus rémunérateurs, Charles se doit de posséder son doctorat en droit et décide de se rendre à l’Université de Pise dans l’espoir de l’obtenir ou du moins valider ses études par ce diplôme.

 

Charles Napoléon

« Pour obtenir son doctorat il n’était pas obligé d’entreprendre de nouvelles études ou de faire à Pise des séjours prolongés… A l’époque, cette université accordait des doctorats avec des facilités qui peut nous paraître irresponsable… Il suffisait à Charles de jurer, la main sur le cœur, qu’il avait fait les études nécessaires  pour qu’il fût admis… »

 

Charles est donc ainsi admis à présenter sa thèse et est inscrit sur le registre de l’université de Pise :

« Carlo de feu Giuseppe Bonaparte d’Ajaccio, noble et patricien de San Miniato, Florentin et Corse, dans l’un et l’autre droit, par Antonio Maria Vannucchi le 30 novembre 1769 »

 

On notera que Charles avait reçu l’autorisation de l’archevêque de Pise de se prévaloir du titre de « noble patricien de Toscane », documents qui lui serviront quelques années plus tard…

 

En 1770, la Corse est administrée par le Comte de Marbeuf, réputé comme un homme doux et populaire dans l’île. Marbeuf avait suivi toute l’ascension de Pascal Paoli et souvent débattu avec le Général sur l’organisation et l’avenir de l’île. Charles trouvera en lui un protecteur inattendu et Marbeuf aura des relations suivies avec Charles et leur amitié sera scellée lorsque le comte acceptera de devenir le parrain de Napoléon. On dit également que le comte de Marbeuf n’était pas insensible au charme et à la beauté rayonnante de Laetitia Bonaparte.

 

«  Le 15 août 1771 Marbeuf se trouva de nouveau à Ajaccio… Le lendemain il rendit visite aux Bonaparte et fit ainsi connaissance de Laetitia. Elle l’enchanta. Ce fut le coup de foudre. Ce soir là il l’emmena se promener en ville, puis la ramena à la maison où il resta jusqu’à une heure du matin… Que Laetitia ait pu ainsi parader au bras de Marbeuf constituait pour sa famille un véritable triomphe. La bienveillance de Marbeuf étant acquise, l’avenir de la famille était assuré. »

 

L’année 1771 fut une année heureuse pour Charles :

 

Dans le but d’apaiser le climat politique en Corse, c’est un édit royal de 1770 qui permet à plus de 80 familles Corses de reconnaître leurs titres de noblesse. Charles se réjouira :

 

«  Ajaccio est frappée de stupeur et remplie de jalousie à la nouvelle de l’attribution à la famille Bonaparte d’un titre de noblesse. »

 

Michel Vergé-Franceschi

Dans la France  de l’ancien régime c’est un sésame nécessaire pour envoyer ses enfants faire des études dans les écoles royales et une carrière dans la société. Le comte de Marbeuf, est pour  Charles Bonaparte et sa famille un protecteur sans failles.

 La deuxième intervention de Marbeuf permet à Charles de devenir assesseur au Palais de Justice.

 

« L’assesseur est un juge assistant. La nomination à cette charge signifiait pour Charles des avantages considérables : non seulement de l’autorité et un prestige social, mais un revenu fixe de 1200 Livres. Pour Charles cette nouvelle stabilité était précieuse. »

 

Et c’est aussi sur intervention que Charles peut enfin récupérer la totalité de la maison Bonaparte.

A présent soucieux de l’avenir de la famille, et nanti de son titre de noblesse, Charles se présente aux élections des 5 nobles qui doivent représenter Ajaccio à l’Assemblée des Etats Corses. Là encore, il fallut l’intervention de Marbeuf pour gagner cette élection :

 

« Fozzani obtint plus de voix que Charles, Charles sollicita l’aide de Marbeuf. Marbeuf exerçait des pouvoirs qui démolissaient toute notion de démocratie, de la souveraineté du peuple promulguée par Paoli. Il pouvait, et il le faisait, annuler des élections à tous les niveaux pour substituer aux élus des hommes de son choix. »…

 

Charles se présenta à la première assemblée des Etats comme une personne d’importance et fut traité comme tel et choisi par ses collègues pour faire partie du comité chargé de délibérer sur l’impôt, trouver les moyens de subvenir à l’armée d’occupation, trois députés, un évêque, un noble et un roturier qui devraient être élu puis envoyés à Versailles afin de présenter les cahiers de doléances au Roi. Les frais de voyage devraient également être pris en charge par l’impôt levé. Ces dernières années avaient appris à Charles à dépenser peu et à bien gérer ses avoirs. Si parfois il faisait des dépenses spectaculaires comme les travaux de la maison Bonaparte, il savait bien les avantages qu’il pourrait en tirer lorsqu’il recevrait des personnes de marque. Charles payait cher sa carrière, mais en y gagnant les moyens de la poursuivre. Calculateur et parfois joueur, il n’était point parasite.

 

Nous sommes en 1777, Joseph a dix ans et Napoléon Huit ans, la famille s’est agrandie de Lucien en 1775 et Elisa en 1777. Les Jésuites qui dispensaient l’enseignement scolaire furent chassés de Corse et beaucoup de familles durent se résoudre à préparer le départ des enfants vers le continent pour leur scolarité.

 

 

 

 

 

 

Charles Napoléon

«  Les revenus de Charles et de l’oncle Lucien provenaient essentiellement de l’étang des salines, de culture vivrière et de troupeaux de chèvres et de vaches. Les revenus de ces terres suffisaient pour la vie d’une famille de notables provinciaux mais à une carrière supposant de nombreux séjours à paris, il en fallait d’avantage.  Ainsi Charles entreprit-il d’étoffer son patrimoine avec une constance remarquable grâce à force procès et à d’innombrables recours auprès de l’administration royale. »

 

Sur les hauteurs d’Ajaccio, les Milelli, une grande propriété est à l’abandon après le départ des jésuites qui, pour pouvoir éduquer les jeunes de manière gratuite y avaient planté et exploité de nombreux oliviers. Charles connait bien ces terres qui sont contigües aux terres de la famille de Laetitia. Ces terres sont magnifiquement situées et constatant que leurs revenus sont dilapidés par les fonctionnaires royaux, Marbeuf décide alors de les proposer à bail à des particuliers.

Charles fait habilement valoir des droits anciens, prétendant que sa famille avait été privée au profit des jésuites lors de la succession d’un parent éloigné. Charles ne verra pas le résultat de ses procédures mais le 9 Mai 1786 la famille Bonaparte prendra possession des Milelli.

 

Charles entrepris également de remettre en exploitation les terres et l’étang des salines qu’il souhaitait assécher, diminuant ainsi sensiblement le côté insalubre de cette partie d’Ajaccio.

L’administration française lui concéda Six mille livres :

« Somme que le Roy veut bien vous accorder à titre de secours pour vous aider dans les dépenses que le dessèchement de cet étang vous occasionne »

 

Le fait que Charles soit à ce moment là élu député de la noblesse n’est pas sans relation avec cette aide bienvenue de l’administration française. Ses mémoires se bornent à célébrer sa victoire électorale :

 

«  En 1777 je fus élu par toute la nation député de la noblesse pour aller à la cour de France »

 

Ainsi c’est Charles qui devra présenter au Roi de France le cahier des doléances des Etats corses.

 

Antoine Marie Graziani

« Son voyage en Corse marque l’ouverture d’un nouveau chapitre de sa vie durant laquelle il remportera des avantages de première importance non seulement pour lui-même mais surtout pour ses enfants …et pour mener à bien son entreprise Charles possède des atouts peu communs alors en Corse, même chez les notables anoblis. Il est qualifié dans la science du Droit, il maîtrise le latin, la langue des érudits, il s’exprime couramment en italien et en français… »

 

On peut considérer que Charles à trente et un ans est encore jeune pour une telle mission à la cour de France, mais il a accumulé une expérience exceptionnelle avec Pascal Paoli qui l’a initié au fonctionnement d’un Etat et contrairement aux chefs corses qui se promenaient vêtus de costumes en poils de chèvre, Charles était toujours bien habillé à la mode du jour.

Le soutien inconditionnel du Comte de Marbeuf lui permet de se faire admettre dans la société des hautes autorités du royaume. 

 

« Il ne manquait pas évidemment de personnes en Corse pour dire que Marbeuf en comblant Charles de tels avantages, était surtout motivé par son admiration pour Laetitia. Une admiration qui depuis leur rencontre était devenue une adoration… »

 

Aucun document ni historien n’a pu prouver une quelconque relation entre Laetitia et le Comte de Marbeuf, même si à la naissance de Louis, le cinquième enfant de Charles et Laetitia qui se fera remarquer à l’âge adulte par un physique très différent de ses frères…

Nous sommes en 1778, Charles est plutôt préoccupé d’obtenir une bourse pour envoyer Joseph et Napoléon faire leurs études sur le continent.

 

Une circulaire royale de 1776 avait bien précisé que les bourses pouvaient être accordées à des fils d’officiers de l’armée française, héritiers de quatre générations de noblesse et pauvres ou indigents. Ne remplissant pas toutes ses conditions Charles s’adressa évidemment au comte de Marbeuf… Le dossier fut transmis directement au ministre de la guerre, le nom de Marbeuf fit le reste. Les bourses acceptées, l’aide du comte permis d’inscrire Joseph au célèbre collège d’Autun et Napoléon à l’école militaire de Brienne. Charles peut donc profiter de son voyage vers Paris pour accompagner Joseph et Napoléon.

 

12 Décembre 1778, Charles, Laetitia et leurs cinq enfants quittent Ajaccio en grand équipage  afin de se rendre à Bastia. De là Charles et les deux fils ainés embarqueront pour le continent.

 

« La route n’est carrossable qu’à partir de Corte, aménagée récemment par les Français c’est la seule de l’île. Les premières étapes du voyage se font à dos de cheval ou de mulet avec une nuit d’arrêt à Bocognano… l’état des chemins était tel que le voyage entre Ajaccio et Bastia pouvait prendre jusqu’à trois jours. »

 

Charles Napoléon

La famille est reçue à Bastia dans la somptueuse demeure de Marbeuf où, pendant les cinq mois prévu de l’absence de Charles, le comte veillera sur Laetitia.

 

« Charles, accompagné de ses deux ainés, s’achemine vers Autun par un coche d’eau sur le Rhône puis la Saône. Les deux enfants furent laissés à Autun, et l’on imagine leur désarroi quand la lourde porte du collège se referma derrière eux. Ils étaient seuls, dans un monde entièrement nouveau dont ils ne comprenaient guère la langue. L’abbé Chardon apprit rapidement le Français à Napoléon et le mit en mesure de faire la conversation et même des petits thèmes et des versions avant son départ pour Brienne… »

 

Charles poursuit son voyage sur Paris. Il doit compléter les formalités pour faire entrer Napoléon au collège militaire. Hozier de Sérigny, le juge d’armes est chargé de réceptionner et valider les documents. Charles présente une ample généalogie de ses ancêtres, la reconnaissance du titre de patricien fournie par l’évêque de Pise neuf années auparavant.

En attendant le résultat de l’enquête du juge d’armes, Charles rejoint ses co-députés à la cour de France : Monseigneur Santini, et le représentant du Tiers Ordre.

 

« Ils devaient se loger à Versailles, lieu de rencontre des Princes et puissants de l’Europe, où les auberges étaient réputées pour leurs prix exorbitants. Le malheureux évêque, rentrera en Corse accablé de dettes. »

 

Charles lui-même notera : « Je suis parti pour la Cour de France, député noble des états de Corse, emportant avec moi cent luis d’or. J’ai touché à Paris quatre mille francs de gratification du Roi, mille écus d’honoraires de la nation, je suis rentré sans le sou. »

 

En principe l’éducation des deux fils est gratuite, mais il lui faut assurer des frais de pension pour Joseph à Autun et  un trousseau règlementaire pour Napoléon.

 

« …Un uniforme en drap bleu avec parements, et culotte rouge, un pardessus bleu doublé de bleu, un habit bleu avec col à la jésuite et boutons en métal blanc portant les armoiries de l’école et en plus un habit noir doublé de blanc avec culotte noire. Charles, qui attache beaucoup d’importance à l’habillement, n’économisera pas sur celui de Napoléon. »

 

En attendant d’être convoqués à la cour, les députés doivent prendre contact avec les ministres du Roi, et surtout le marquis de Monteynard plus particulièrement chargé des affaires de la Corse. Charles profitera de cette occasion pour réhabiliter le Comte de Marbeuf dont la réputation avait été mise à mal par le comte de Narbonne, son principal rival qui l’avait remplacé au poste de gouverneur de la Corse à la mort de Louis XV.

 

 

Charles Napoléon

10 Mars 1779, Charles et ses co-députés sont reçus par le Roi. Moment culminant de sa carrière, à l’intérieur de ce grand palais scintillant de la lumière de centaines de lustres et de milliers de candélabres qui se reflètent sur un mobilier en argent massif, ils sont devant le Roi de France… Louis XVI est monté sur le trône depuis 5 ans déjà, à cette époque il n’a que 25 ans, mais Charles dans ses notes ne parle pas de ce moment et se lamente plutôt sur ses dépenses.

Contrairement à ce que certains ont pu supposer Charles n’a que peu de loisirs à consacrer aux plaisirs. Certes il demeure deux mois encore rue Jacob et les jeux dans la capitale sont très tentants pour un joueur comme lui. Aucun document ne peut attester de la présence de Charles dans les cercles de jeux ou dans les soirées mondaines.

Préoccupé de l’avenir de ses enfants, il profite de sa présence à Paris pour entreprendre les démarches permettant d’obtenir une bourse pour Elisa, qui n’a encore que deux ans, afin qu’elle soit admise à son 7ème anniversaire dans la maison d’éducation fondée par Madame de Maintenon à Saint-Cyr. Pour Charles filles et fils doivent être traités sur un pied d’égalité, ce qui n’est pas courant à l’époque.

 

«  Pour obtenir des places dans cet établissement unique et très recherché, la concurrence était rude, il n’y avait que deux ou trois places réservées aux jeunes filles Corses. Charles a certainement fait valoir tous ses atouts pour arracher ce privilège, qui changea la vie d’Elisa car elle saura si bien profiter de cette éducation que plus tard l’Empereur l’élèvera au rang de Reine, rôle qu’elle assumera avec grande compétence. »

 

Antoine Marie Graziani

Mai 1779, Charles est de retour en Corse pour assister à l’Assemblée des états. Pour Charles le salaire d’assesseur à la juridiction d’Ajaccio et les maigres revenus des propriétés partagées avec l’oncle Lucien sont très insuffisants. Les indemnités de députés en Corse sont quasi inexistantes. De plus les titres de propriétés des Salines et des Milelli sont difficiles à retrouver après le départ des colons génois. Il faudra de longues procédures pour que Charles puisse enfin aboutir.

L’année 1780 est marquée par la naissance de Pauline

C’est également en 1781 que Charles est réélu député  et à la clôture de la séance sera élu parmi les nobles douze.

 

« Les Nobles douze doivent veiller dans les zones qui leur sont attribuées au bon état des routes et des ponts et de pourchasser les bandits. A ce titre, ils sont exemptés d’impôts et disposent du port d’armes. »

 

Mai 1782 c’est la naissance de Caroline et le début, croit-il, d’une belle affaire : Charles obtient enfin un contrat pour créer une pépinière de mûriers. Il s’engage à planter cent mille pied en quinze ans et, à partir de la 5ème année, à en faire délivrer dix mille pour être distribués à des agriculteurs. Il s’agit d’un vaste programme de l’Etat pour établir en Corse une industrie de la soie.

Le contrat signé le 19 juin 1782, Charles se procure des semences à de France et d’Italie, fait venir à grands frais un jardinier toscan spécialiste de cette culture et, pour fêter dignement ce contrat, il part avec Laetitia faire une cure à la station thermale de Bourbonne-les-Bains, en Champagne.

Cette cure visait à soigner Charles de ses plus en plus fréquentes douleurs à l’estomac, mais également, dans cette station thermale très huppée, faire des connaissances utiles.

 

« A Bourbonne-les-Bains il jouit du luxe, avec Laetitia pendant la cure qui doit durer plus d’un mois. Pourquoi avoir choisi une des stations thermales les plus chères d’Europe, alors qu’il peut se soigner en Corse grâce à des eaux médicinales connues depuis l’Antiquité et très bénéfiques ? Sans doute précisément parce que c’est cher, et qu’il compte y côtoyer des hauts personnage qui peuvent éventuellement faire avancer ses projets. »

 

Les enfants ne sont pas oubliés dans ce voyage. Après la cure Charles et Laetitia séjournent à Paris où ils s’inquiètent de la bourse pour Elisa à Saint-Cyr. L’Education de leurs enfants est toujours le souci majeur. Charles et Laetitia visitent l’Ecole militaire de Brienne où ils apprennent que Napoléon est brillant et se distingue en mathématiques. Charles en profitera pour solliciter une place pour Lucien qui a déjà 7 ans. A Autun le principal du collège fait l’éloge de Joseph qui vient de recevoir plusieurs prix pour ses études dans les humanités.

 

Charles Napoléon

« Pour Charles aucun prix n’est trop élevé pour tirer ses enfants de l’ornière ajaccienne et il a le projet de demander une bourse pour permettre à Lucien de succéder à Napoléon à l’école militaire de Brienne. Pour cela il faut attendre que Napoléon quitte Brienne pour l’Ecole militaire de Paris. Deux frères ne peuvent recevoir en même temps une bourse royale. La réussite de Napoléon demeurera une évidence pour Charles et Laetitia, ils n’en douteront jamais. »

 

Le retour en Corse est douloureux. Les affaires ne vont pas bien : La succession des Milelli, ancienne propriété des jésuites avec laquelle Charles comptait redresser une situation économique fragile, n’est pas réglée, malgré le bail qui lui a été consenti, il ne possède pas encore le titre de propriété. Le subdélégué Souiris, missionné par le gouvernement français en Corse et syndic chargé de cette affaire ne donne pas suite à la requête de Charles sous prétexte qu’il fut, avant l’annexion française, partisan de Pascal Paoli. Finalement après de très longues négociations et procédures dont Charles a le secret, le bail définitif est signé, mais la famille ne pourra entrer en possession du bien qu’en 1786.

 

« Cette propriété sera précieuse pour les Bonaparte en leur apportant fruits et plaisirs, mais aussi sécurité. Lorsqu’en 1793 ils seront chassés de leur maison par les partisans de Paoli, en conflit avec le jeune Napoléon. Laetitia y trouva refuge, avant de pouvoir s’enfuir vers Toulon. »

 

La Propriété des Salines en 1782 est également dans une situation dramatique. Le dessèchement incomplet du marais n’a pas écarté le danger mortel des fièvres, la malaria était courante dans ces lieux au 18ème siècle. Le jardinier toscan employé de Charles est décédé des « intempéries de l’air ».

 

Il est remplacé à grands frais par un autre jardinier expert d’Avignon, la main d’œuvre spécialisée n’accepte de venir en corse que moyennant une rémunération considérable

 

Le travail de plantation des mûriers reprend et permet de recevoir un acompte sur la subvention, mais hélas les semences importés ne donnent rien et la pépinière ne produit pas les plants escomptés.

 

« De toutes manières l’exploitation ne peut fournir le quota de plantes exigé par son contrat avec le gouvernement, il ne s’y trouve aucun vestige d’une pépinière, aucune apparence de l’exécution du traité »

 

L’inspecteur qui remet son rapport au subdélégué Souiris avertit Charles qu’il ne recevra plus de subventions tant qu’il ne remplira pas ses engagements.

 

Antoine Marie Graziani

« Charles réagit comme il fait souvent aux moments de malchance : avec énergie et initiative. Il fait venir et fait planter d’autres semences de mûriers importés de France et expérimente de nouvelles cultures, artichauts, concombres, épinards, qui se développent fort bien. »

 

Mais Charles est inquiet, les sacrifices financiers sont importants et le résultat n’est pas encore au rendez vous. Les Salines ont englouti près de 30 000 livres et l’oncle Lucien et Laetitia se plaignent que Charles dilapide la fortune familiale.

 

« Charles fut tenu pour responsable de l’échec de l’entreprise des Salines, cité comme un exemple de son irresponsabilité incorrigible. Pourtant un examen attentif des documents de l’époque révèle une toute autre histoire : c’est que l’échec incombait non pas à Charles, mais au gouvernement français qui s’était lancé dans un grandiose projet de développement sans les enquêtes nécessaires : créer une industrie de la soie en Corse était un programme irréalisable à cause du climat et du sol. »

 

Toute idée que Charles se soit lancé dans cette affaire de façon légère et désinvolte est contredite par l’étude des documents d’archives et de ses propres écrits dans son livre de Raison où chaque dépense, si minime soit elle est notée. On y trouve même l’inventaire de la tour où était logé le jardinier : un lit fait de deux chevalets et de quatre planches…

 

Nous sommes en 1784, Charles doit accompagner sa fille Elisa au pensionnat de Saint-Cyr et Lucien du collège d’Autun à Brienne afin d’y obtenir une bourse pour succéder à Napoléon. La fortune de la famille ayant fondue dans l’étang des salines, Charles doit emprunter six cents livres pour les frais de voyage. Le comte de Marbeuf s’est éloigné de la famille depuis qu’il s’est remarié avec une aristocrate française à peine âgée de 18 ans, et dans ces moments difficiles son aide et sa protection font cruellement défaut à la famille Bonaparte.

 

Joseph, le fils ainé refuse la voix tracée par Charles et ne souhaite pas entrer au séminaire pour se préparer à la prêtrise, comme le voulait pourtant l’ancienne tradition familiale corse, il souhaite effectuer une carrière militaire et servir le Roi.

Charles, après avoir demandé à Joseph d’attendre encore à Autun prend la route de Brienne avec Elisa et Lucien.

 

«  Arrivé à Brienne il ne tarda pas à discuter avec Napoléon de l’avenir de Joseph. Napoléon jugea son frère Joseph inapte à faire la guerre… »

 

Après avoir déposé Elisa à Saint-Cyr, Charles se rend à Paris où il doit demander la bourse de Lucien pour Brienne et voir comment joseph pourrait lui aussi bénéficier d’une école militaire. Il profite de sa présence sur Paris pour négocier des subventions pour les propriétés des Salines et des Milelli.

C’est le retour pour Ajaccio avec Joseph, qui sur les conseils de Napoléon cherchera une autre issue à ses études. Charles est fatigué de ce voyage, il souffre de plus en plus de l’estomac, de nausées et de vomissements.

Grâce à l’intervention de Napoléon Joseph est admis à Brienne.

 

Le 15 Novembre 1784, Laetitia donne naissance à Jérôme leur 8ème enfant et Charles partira  pour le nouvel an 1785 vers Brienne avec Joseph.

 

«  Le navire, pris dans une violente tempête, fut rejeté sur la côte Corse à Calvi. Ce ne fût qu’après une traversée de 15 heures qu’ils débarquèrent à Saint-Tropez. Malgré ses souffrances et avec son optimisme habituel Charles acheta à grands frais un carrosse pour rejoindre le séminaire d’Aix-en-Provence chez  Joseph Fesch, le frère de Laetitia. »

 

Devant l’état alarmant de Charles Joseph Fesch leur conseille alors d’aller jusqu’à Montpellier où le corps médical jouit d’une grande réputation.

Entouré de médecins, de son fil ainé et de Joseph Fesch, Charles s’éteindra dans la paix le 24 février 1785.

Joseph racontera quelques années plus tard ces derniers instants :

 

« Mon père, m’adressant la parole me dit qu’il désirait avoir l’assurance que je renoncerais à l’état militaire qui m’éloignait trop de ma famille et que je retournerais dans notre département pour le remplacer, me recommandant nominativement, l’un après l’autre, ses sept enfants, et recevant de moi la promesse formelle que leur servirais de père autant que mon jeune âge me le permettait. »

 

 

 

C’est pourtant Napoléon qui prendra le rôle de chef de famille :

 

« Il est mort à cent lieues de son pays, dans une contrée étrangère, indifférente à son existence. Eloigné de tout ce qu’il avait de plus précieux. Consolez-vous ma chère mère, les circonstances l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance. Et heureux si nous pouvons par notre obéissance, vous dédommager un peu de l’inestimable perte d’un époux chéri. »

 

Charles Napoléon

« Joseph, Napoléon, Lucien et Elisa poursuivrons leurs études en France mais Louis, Pauline, Caroline et Jérôme n’auront pas cette chance, nul n’étant en mesure de mener à bien un projet qui demandait persévérance, relations politiques et argent. Joseph qui n’avait que dix sept ans, rentra à Ajaccio auprès de sa mère, et l’oncle Lucien fut désigné par le conseil de famille pour assurer la tutelle. »

 

« Qui fut, au bout du compte, Charles Bonaparte ? Sans nul doute, selon les critères de son temps, un esprit moderne… Charles était intelligent, cultivé, travailleur et obstiné. Mais aussi, certes, préoccupé des apparences, vaniteux, joueur, querelleur, doté d’un sens aigu des valeurs familiales… »

 

Napoléon aura le destin qu’on lui connaît, Joseph sera Roi de Naples, puis Roi d’Espagne, Lucien deviendra président du Conseil et sera prince de Canino, Louis sera Roi de Hollande et père du futur Napoléon III, Jérôme sera Roi de Westphalie. Elisa sera princesse de Piombino et Grande Duchesse de Toscane,  Pauline portera les titres de princesse Borghèse, Duchesse de Guastalla, Caroline sera Duchesse de Berg et Reine de Naples. Charles avait bien préparé leur avenir….

 

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